99 jeux de miroir_la fabrique du personnage

D’où viennent les 99 femmes ? Où donc suis-je allée dénicher 99 fragments de vies ordinaires ? la question m’est souvent posée. Ai-je arraché les confidences de « vraies » femmes, en sirotant paresseusement un café ou sous en les menacent d’un pistolet ? Non. Je peux bien te l’avouer. Je ne recueille pas les témoignages de proximité arpentant le terrain en enquêtrice zélée.  Les existences ordinaires me plaisent quand elles passent au loin, concrètes et opaques à la fois. Il ne faut pas trop m’en dire sinon rien ne s’envole. Les faits sont trop têtus (déclare Lénine) et comme écrivain, je me nourris d’illusions.

Alors quoi ? Balance tes sources. C’est la mémoire, mon vieux, ce grand grimoire compliqué et fleuri (écrit Proust) qui est la cause de tout. Mon boulot est de me souvenir. Je me figure celle-ci comme un grenier très encombré. J’ai sans doute tenté un jour de faire un peu de rangement mais l’élan est bien vite retombé: les fiches sont éparpillées sur le plancher. On s’y perd.

La première source de la pièce est constituée de souvenirs personnels. Un tiers. Je relate des épisodes de ma vie, de celle de ma mère et de ma grand-mère paternelle (ce sont des souvenirs empruntés car elle est morte quand j’étais toute petite) et de mes amies. Ces souvenirs ont été altérés par une lente distillation et une bonne dose de mauvaise foi mais G. mon amie d’enfance s’est reconnue illico.

La seconde source est mon panthéon des Grandes Femmes ou ma famille recomposée comme tu voudras. Ma cousine farouche Emily Dickinson (star incognito, elle apparaît 4 fois dans la pièce), mon grand tante Pina Baush, ma sœur aînée toujours partie Ella Maillart et même mon arrière-grand-mère Sainte Thérèse d’Avila que j’ai sortie de son Carmel pour 15 secondes. Pour les reconnaître sous leur nom d’emprunt, il faut que tu partages avec moi quelques lectures.

Pour la troisième source, la plus facile, j’ai eu recours à des femmes de légende ou de fiction. Celles-ci s’avancent à peine masquées, simplement affublées d’un faux-nez. Elles étaient déjà des personnages. Il y a là Jeanne d’Arc appelée Lorraine ( !), Antigone en voyage à Sarajevo, la Gervaise de Zola, la Mulan des chinois.

La quatrième source, égale en nombre à la troisième, sont des hommes, ils sont huit, si j’ai bien compté. On y croise Flaubert, en jupon et perruque (aurait-il apprécié la plaisanterie ?) et assez curieusement Mao Zedong.

La cinquième et dernière source sont des femmes imaginées. Une petite vingtaine. Passantes entrevues, paroles saisies au vol ou chimères émergeant de la nuit, elles naissent d’une image et de mon désir d’en parler. Ces portraits imaginaires sont les plus concentrés.

 

Rencontre d’un corps étranger

Les 99 femmes sortent de ma fabrique, c’est certain. Mais la pensée qui les a produites ne les a pas harnachées. Elles sont sorties « dans le simple appareil d’une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil » (écrit Racine). Esprits flottants, sans arme ni bagage, elles cherchaient des corps pour s’arrimer. Elles ont rencontrées sur leur route, 99 actrices dotées d’un imaginaire forcément très différent du mien. Je n’ai pas cherché d’affinités électives. Les rôles n’ont pas été véritablement « distribués » pour susciter des greffes étonnantes. Car le hasard est bon jardinier et il ne m’a pas déçu.

Souvent, et je ne sais par quel enchantement, le personnage a trouvé sa moitié. Le coup de foudre. C’est arrivé à Elsa à qui Silke son personnage, a chuchoté les mots qu’elle voulait entendre. Cela s’est passé aussi pour Hui qui est tombée sur la Mulan de son enfance, son héroïne préférée dont elle donne une interprétation fracassante à la Bruce Lee.

De temps en temps, le personnage a dû se faufiler comme un voleur de poules dans l’esprit et le corps de l’actrice avec parfois, des résultats stupéfiants. Ceci s’est produit en particulier pour les comédiennes chinoises qui découvraient au travers de ces rencontres, un univers et des références très éloignés d’elles. Les personnages ont réalisé ici des miracles d’incorporation. Gloria à qui je fais jouer une femme puissante, s’est découvert une voix de stentor d’une musicalité inconnue d’elle. Kiki s’est laissé envahir par la folie de son personnage et devient saisissante de vérité, bien plus réelle et bien plus folle que je n’aurais pu l’imaginer. Les actrices chinoises sont en général de bonnes actrices car elles me semblent moins encombrées d’un égo tout puissant. Leur réticence est avant tout corporelle et elles manquent un peu de coffre mais l’esprit a la souplesse de l’eau. Est-ce un réflexe d’obéissance acquis à la rude école chinoise ou une plasticité véritable, héritage des maîtres de sagesse de l’ancienne Chine ?  peu importe après tout, elles se laissent agir. Pour celles que j’ai eu à diriger, je me suis souvent contentée de leur donner des indications de posture, sans les assommer de références. Ensuite, je remets les clés au personnage et le laisse se débrouiller avec sa créature.

 

Le personnage de théâtre est un colloque à quatre voix: le personnage produit par mon imaginaire, l’actrice qui l’incarne en mobilisant ses propre ressources physiques et psychiques, l’apparition en scène qui jaillit de ce frottement et son reflet dans l’œil du spectateur qui le reçoit selon sa sensibilité particulière. Grâce à cette alchimie singulière, le théâtre est capable de déployer des foules immenses.

 

 

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